Une affaire difficile, Pancho

UNE AFFAIRE DIFFICILE

LE CAS DU JEUNE HERNANDEZ, DIT PANCHO

par Emmanuel Boëlle

Parmi les affaires difficiles que Salabert a dû régler, celle du jeune Hernandez semble l’avoir été particulièrement.

Il s’agit du jeune Francisco Hernandez, que nous trouvons en 1810 à Bordeaux, abandonné aux soins d’une firme commerciale locale “Albrecht & Delbruck”. Il est là depuis deux ans. Albrecht et Delbruck écrivent à Salabert, alors retiré à Bristol, aux U.S.A., pour lui demander des instructions.

Ce jeune Hernandez est indiscutablement le fils de Francisco Hernandez, associé et beau-frère de Salabert. Mais il n’est surement pas issu du mariage de F.Hernandez avec Francisca Aloy, sœur de Serafina Aloy, femme de Salabert, mariage ayant eu lieu en 1802. Il est donc issu d’un mariage antérieur, sa mère est décédée et son père, remarié n’a pas envie de s’en occuper. Il a du naître vers 1794, et a donc environ 16 ans en 1810.

Il est en France depuis 2 ans, envoyé là pour son éducation. Il est probable qu’il a été envoyé de la Havane à Bordeaux vers 1808, en même temps que des jeunes Poëy, neveux d’Hernandez et fils de l’une ou l’autre des 2 sœurs Aloy, épouses Poëy. Les Poëy, établis eux aussi à la Havane, associés d’Hernandez et Salabert, étaient originaires d’Oloron, dans le Béarn. Par ailleurs, les parents Chauviteau s’étaient retirés à Bordeaux. Tout ceci peut expliquer la présence de ce jeune homme à Bordeaux.

Mais la guerre avec l’Espagne, démarrée en 1809, a coupé la France de Cuba, restée fidèle à la dynastie légitime. Les relations directes sont donc rompues. Elles ne peuvent donc reprendre qu’en 1810, par l’intermédiaire de Salabert, lui-même installé aux U.S.A., à Bristol (Rhode Island), après avoir été forcé de quitter Cuba, par suite de la guerre. Les Français, même établis à Cuba depuis longtemps, y sont mal vus, et la plupart a quitté Cuba.

Albrecht & Delbruck demandent donc des instructions, d’autant plus qu’ils n’ont pas été réglés des 5000 Frs représentant les frais engagés pour le jeune homme. A cette occasion, ils précisent que le commerce avec l’Outre-Mer est au plus bas, ce qui n’est pas étonnant en fonction des blocus respectifs français et anglais. (lettre 1Po)

À la fin de l’année 1810, nous retrouvons le jeune Hernandez à Baltimore, à la charge de J.B.Barnaben, relation d’affaires de Salabert. Pourquoi Baltimore? Peut-être parce que Salabert a reçu, début 1810, une lettre d’un certain F. Durand, docteur, réfugié de Cuba à New York, et dont le fils est professeur dans l’institution de Mr Dubourg à Baltimore et qui reçoit les jeunes français émigrés. (lettre 6Po)

Cependant les premières lettres (2Po et 3 Po), envoyées à Salabert par Mr Barnaben et le jeune homme montrent que le jeune Hernandez n’est pas facile à placer. Il a été malade à Bordeaux (au passage, il nous dit qu’en France, il n’y a que de la misère, et qu’il a vu l’Empereur à Bordeaux), mais de quoi ? Les lettres 4Po et 5Po, envoyées par Barnaben à Salabert, sont de plus en plus pessimistes. Aucune pension ne veut de Pancho.

Barnaben signale des “vicious propensities” (des propensions vicieuses), dit qu’il est un “ungovernable youth” (un jeune homme ingouvernable). Il réclame des instructions. Finalement, il reçoit l’ordre de l’envoyer sur New York, ce qu’il fait par le packet (équivalent de la malle, bateau ou coche, on ne sait).

C’est à New York que nous le trouvons (lettre 7Po) du 27 Décembre 1810, chez Mr Durand.

Mr Durand, qui est un bavard, surtout préoccupé de la suite des événements à Cuba, où il a laissé des débiteurs nombreux, commence par raconter ce qui se dit (il doit y avoir beaucoup de bobards) sur la situation des Français à Cuba. Il voudrait bien y retourner, mais ne l’ose pas. Quant au jeune Hernandez, il va s’en occuper.

Mais dans la lettre suivante (8Po du 26 Janvier 1811), l’opinion est moins favorable. Il va chercher des professeurs (mathématiques, musique, qui, comme il le dit “arrête l’effervescence des passions”). Il incrimine, mais sans preuve formelle, avoue-t-il, l’onanisme, comme source de tous ses maux, dont il se fait fort de le guérir. Comme Mr Durand croit que Salabert va retourner à la Havane incessamment, il l’abreuve de recommandations sur les dettes qu’ont les Cubains ou les émigrés français à son égard. On entend parler du Marquis d’Espinville (nous le retrouverons plus tard).

Mr Durand, dans la lettre suivante (9Po) du 31 Mars 1811, croyant à tort Salabert retourné à la Havane, l’abreuve à nouveau de recommandations. En ce qui concerne Pancho, il dit “il faut un grand courage pour le supporter”. Ce pauvre Pancho écrit à son père, mais on a bien l’impression que ce dernier s’en désintéresse totalement. Mr Durand avoue que son comportement est cependant plus satisfaisant. Ses affections nerveuses n’ont pas reparu. Quant au “vice contraire”, il en est entièrement guéri. Est-ce l’onanisme?

En tous cas, il dit qu’il a l’écorce épaisse. Dans la lettre suivante (10Po du 12 Mai 1811), il incrimine la mauvaise éducation qu’il a reçue précédemment. Le fonds est “très bon”, mais les maîtres qu’il a eus mériteraient d’être “fouettés” pour la négligence dont ils ont fait preuve.

Mr Durand, dans sa lettre 11Po du 13 Aout 1811 nous signale qu’il attend la visite de Salabert et de sa femme. Par ailleurs, il signale qu’il a reçu une relance de la maison Albrecht & Delbruck par l’intermédiaire de leur correspondant à Philadelphie, Mr Le Graët, la dette Hernandez n’ayant toujours pas été réglée. Mais finalement la lettre 14Po de Mr Le Graët à Salabert montre que la question va finir par se régler. Mais il faut avouer que la situation de guerre et de blocus de l’époque ne doivent pas faciliter les relations internationales.

Nous apprenons ensuite (lettre 13Po et 15Po) que le jeune Hernandez a été placé comme une sorte de stagiaire, en apprentissage commercial, chez Mr Frederick Brunel, fabricant de meubles à New York, en relations d’affaires avec Salabert.

Là à nouveau, nous n’allons pas avoir beaucoup d’éloges sur le compte de Pancho. On lui fait recopier des livres pour lui former la main. Mais s’il est “soumis et doux”, il “fait tout machinalement”, “il ne retient rien de ce qu’on lui explique”. On reparle à nouveau d’“un mal qui se trouve dans ses organes” et de “certaines indispositions qui pourraient entraîner un danger à ce qu’il couche seul dans un appartement”.

Le 13 Juillet 1812, Salabert qui a enfin pu rentrer à la Havane depuis Mai 1812, et y a repris le contrôle de ses affaires nous apprend que le jeune homme désire “prendre l’état militaire”. Son père ne s’y oppose pas. Il souhaiterait cependant que le jeune homme rentre dans l’armée avec un brevet de sous-lieutenant ! Cela nous surprend actuellement d’apprendre que l’on pouvait devenir sous-lieutenant, sans aucune préparation. Il faut cependant des recommandations haut placées.

Aussi, dans la lettre 17Po, adressée par Salabert à une de ses relations de Bristol, Charles Collins, Salabert le presse d’adresser une requête au “Secretary of War”. Il est vrai que les États-Unis et l’Angleterre sont sur le point de rentrer en guerre, et que l’on ne va pas être peut-être très difficile sur la qualité des recrues.

Salabert ironise, et voit déjà Pancho “devant les murs de Quebec”. Le jeune “héro”, bien qu’il n’ait pas beaucoup profité de l’éducation reçue, peut devenir un “distinguished subaltern of Mars”, (un distingué subalterne de Mars).

Le 15 Décembre 1812, l’affaire n’est pas encore conclue, comme le signale la lettre 18Po à Charles Collins.

Les choses vont de plus en plus mal. Dans la lettre 19Po du 21 Mars, Salabert finit par désespérer et conclut dans cette lettre en anglais à F. Brunel, en français:

qu’il aille chercher fortune où il voudra.

La lettre 20Po de Salabert à Anthony Guenet, son cousin et beau-frère du 12 Mai 1813 montre que si l’inclinaison d’Hernandez est d’être “journeyman printer” (compagnon imprimeur), qu’il le soit, mais qu’on n’en entende plus parler.

Miracle ! la lettre 21Po de Salabert à A. Guenet nous apprend que Pancho est enfin devenu militaire. Il ajoute qu’il espère qu’on en fera “a better soldier than he was a citizen” (un meilleur soldat qu’il ne fut citoyen).

On ne reparlera plus jamais de ce jeune homme, dont l’histoire ressemble un peu à celle du jeune Deshauts Bioche, pour lequel Salabert se sera aussi beaucoup dépensé, avec des résultats bien médiocres. Tout le monde n’est pas travailleur et intelligent !


L’AFFAIRE “PANCHO”

(1810-1813)

Albrecht & Delbruck à Salabert Bordeaux 8 Février 1810 1Po
J.B.Barnaben à Salabert (anglais) Baltimore 6 Septembre 1811 2Po
Fco Hernandez jr' à Salabert Baltimore 11 Septembre 1810 3Po
J.B.Barnaben à Salabert (anglais) Baltimore 11 Septembre 1810 4Po
J.B.Barnaben à Salabert (anglais) Baltimore 24 Septembre 1810 5Po
F.Durand à Salabert New York 7 Février 1810 6Po
id à id id 27 Decembre 1810 7Po
id à id id 26 Janvier 1811 8Po
id à id id 31 Mars 1811 9Po
id à id id 12 Mai 1811 10Po
id à id id 13 Aout 1811 11Po
id à id id 4 Octobre 1811 12Po
Fredrick Brunel à Salabert New York 11 Octobre 1811 13Po
P.Le Graet à Salabert Philadelphie 20 Octobre 1811 14Po
Frédérick Brunel à Salabert New York 11 Novembre 1811 15Po
Salabert à F Brunel(cop let-angl) La Havane 13 Juillet 1812 16Po
Salabert à Charles Collins(cp-l,an) La Havane 13 Juillet 1812 17Po
Salabert à C.Collins (cp-l,an) La Havane 15 Decembre 1812 18Po
Salabert à F.Brunel (cp-l,an) La Havane 21 Mars 1813 19Po
Salabert à Anthony Guenet(extrait) (cp-l,an) La Havane 12 Mai 1813 20Po
Salabert à Anthony Guenet(extrait) (cp-l,an) La Havane 23 Juillet 1813 21Po

LISTE DES NOMS CITÉS

Albert et Delbruck correspondants de Salabert à Bordeaux 1Po
Bernaben correspondant à Baltimore 2Po
Brunel Frédéric menuisier, reçoit Pancho à New York 3Po
Carrera ami de Cuba 8Po
Collins ami aux E.U. 16,17Po
Coutard Cuba 8Po
Desquinville,d’Espinville français de Cuba 7,8,13Po
Dubourg tient une pension à Baltimore 2Po
Duquesne,(marquis de) Cuba 7,10Po
Durand médecin à Cuba, réfugié aux E.U. 6,etcPo
Faget logeur à Baltimore 2Po
Ferdinand (VII) roi d’Espagne 7Po
Fernandez Cuba 7Po
Fuertes Cuba 8Po
Genet (Guenet) beau-frère de Salabert 3Po
Le Graët correspondant d’Albert et D. aux E.U. 12,14Po
Hernandez (Pancho), fils du beau-frère de Salabert 2,etc Po
Ibares Cuba 7Po
Knox (Reverend) tient une pension à Baltimore 2Po
Leonard Cuba 11Po
Massicot Cuba 7Po
Noguera ami à Bordeaux 1Po
Piccarera One de navire 17Po
Poey (Lucas) neveu de Salabert 1Po
Poey (Simon) beau-frère de Salabert 8Po
Roman de la Luz Cuba 7Po
Rutant Cuba 8Po
Sussman homme d’affaires à Londres 1Po
Thompson homme d’affaires 2,5Po
Wolff relation aux E.U. 8,16Po

Les lettres sont lisibles dans le document ci-dessous (page 10 et suivantes) :